Initiatives de terrain et réflexions ont été présentées et discutées lors de la dernière plénière de la 9e édition des Rencontres de la Société en Réseau d’Autrans, le 15 janvier 2005, une séance consacrée à la lutte contre l’exclusion numérique et au rôle l’intermédiation. C’est d’ailleurs l’importance du rôle du médiateur et de la relation humaine qui a été l’objet central du débat.
Différentes approches pour un même objectif : combattre l’exclusion numérique
Désormais institué comme dernier rendez-vous traditionnel des Rencontres d’Autrans, la lutte contre l’exclusion numérique était traitée cette année sous l’angle de la multiplicité des approches : en espace multimédia fixe avec le CyberAgora de Emmaüs (à Paris), à travers l’observation scientifique via les travaux de la chercheuse Hélène Trellu à Brest dans un quartier populaire (l’Espace Public Numérique au pied d’un immeuble) ou bien encore via le Projet Internet de Rue d’ATD Quart-Monde qui fait se déplacer les permanents de l’association avec des ordinateurs portables auprès des populations exclues dans le Val d’Oise et à Paris.
A côté de ces initiatives, le cartable électronique du Conseil Général de l’Isère est une expérience à grande échelle d’équipement des collégiens du département en ordinateurs portables. Cela contribue-t-il à améliorer les résultats scolaires des collégiens et à une plus grande équité devant l’appropriation des nouvelles technologies ?
Enfin, deux représentants actifs en Belgique viennent présenter leurs travaux : un responsable de Technofutur 3 (Gosselies), centre de compétence en Technologies de l’Information de la région Wallonne, propose quelques axes de réflexion sur la formation individualisée de citoyens pour une meilleure intégration sociale. Le réseau ESnet fait état de son recueil de bonnes pratiques et du plan fédéral d’inclusion sociale qui intègrera un volet T.I.C.
Un cartable électronique «pour apprivoiser les nouvelles technologies»
André Colomb-Bouvard, vice-Président du Conseil Général de l’Isère, et animateur de cette plénière, prend la parole et fait le point sur la mise en place du cartable électronique par le département. Le Conseil Général a souhaité offrir la possibilité à 6 collèges de fournir aux élèves des ordinateurs portables dits «cartables électroniques» dotés de contenus pédagogiques ; un investissement qui a demandé plus d’un an de préparation en partenariat avec le Conseil Régional Rhône-Alpes.
L’accompagnement a été «soumis à des aléas» liés à la responsabilité co-partagée (Ministère de l’Education Nationale et Conseil Régional) de la maintenance du matériel.
Si l’objectif affiché est de «lutter contre la fracture numérique», l’inégalité des collégiens devant l’outil demeure un problème majeur. Toutefois, les collégiens dotés d’un ordinateur portable ont un taux de réussite scolaire plus élevé que leurs camarades non équipés dans la même classe d’âge ; un réel facteur de réussite.
L’ordinateur «ouvre des portes» et rompt l’isolement humain
Rien ne se passe sans l’intermédiation, maître-mot de cette matinée, et l’illustration en est donnée par Corinne Chevrot et Gwénaël Navarette, deux permanents d’ATD Quart-Monde qui oeuvrent sur le terrain en Ile-de-France via le projet Internet de Rue (co-financé par le Ministère de la Recherche). Ces deux personnes accompagnent des gens isolés et démunis d’eau et d’électricité vers un premier pas vers l’informatique avec du matériel mobile et autonome (des ordinateurs portables).
«L’ordinateur ouvre des portes aux gens» indique Gwénaël Navarette car si les personnes vivent des situations très difficiles, elles ont des demandes très précises : consulter des cédéroms de musées, jeter un coup d’oeil des sites Web de son pays d’origine.
Cela nécessite un long apprentissage de l’ordinateur où l’humain se trouve au cœur du dispositif, une sorte de « plan de réinsertion » aidant ces personnes à entrer dans des lieux qu’elles ne connaissent pas comme une bibliothèque municipale du Val d’Oise.
La connexion internet n’est pas disponible pour ces populations pauvres se trouvant de plus en plus isolés en dehors des villes, comme c’est le cas en Région Parisienne.
A Brest, observer et participer à la vie de l’E.P.N. pour mieux comprendre l’exclusion numérique
Autre démarche qui débute, celle de l’«observation participante» de Hélène Trellu, doctorante-chercheuse à Brest qui travaille au sein du projet P.S.A.U.M.E. à l’analyse des usages et des pratiques de publics éloignés de l’Internet par la géographie, la culture ou d’autres formes d’isolement.
A Brest, Hélène Trellu s’intéresse à ce qui se passe dans deux quartiers populaires de la ville pour dégager des traits pertinents : les logiques entre un Espace Public Numérique au sein d’un bâtiment en logement social et les habitants.
Pour cela, Hélène est présente en permanence sur le quartier et participe à la vie de l’E.P.N. «Il faut qu’ils voient comment tu fonctionnes» mentionnait un employé de ce cyberespace brestois pour que la jeune chercheuse puisse observer et avancer dans son travail.
Localement, l’E.P.N. est intégré dans le tissu social et s’inscrit dans une démarche de projet. Des familles modestes se rendent à la halte-garderie et discutent autour d’un café des nouvelles technologies avec Hélène ; une approche originale !
En Belgique, plus de 100 associations échangent sur le thème de la fracture numérique
Le réseau belge ESnet (Economie Sociale et solidaire face aux technologies de l’information et de la communication), représenté à Autrans par son permanent Dominique Gany, travaille, depuis quelques années, à réunir plus de 100 entités associatives qui se préoccupent du développement des T.I.C. pour les populations à faibles revenus avec plusieurs missions : la dissémination des pratiques, la formation de formateurs, la création d’outils de partage sur le sujet de la fracture numérique, la constitution d’un réseau non virtuel d’acteurs d’associations volontaires et le développement de bonnes pratiques pour «lutter contre la fracture numérique».
Ce travail impressionnant fait l’objet de séminaires tout au long de l’année. Un inventaire de 200 bonnes pratiques d’e-inclusion a été publié par Esnet en juin 2004 et le réseau Esnet a joué un vrai rôle dans l’impulsion de l’idée d’un plan fédéral d’actions E-Inclusion qui sera lancé par le Gouvernement Belge au cours du premier semestre 2005.
D. Gany fait remarquer que les technologies deviennent omniprésentes dans notre univers quotidien : «puces RFID, e-banking, e-administration» et que cela demande, à chaque fois, un nouvel apprentissage», d’autant plus vrai pour des personnes éloignées de l’Internet.
100 000 demandeurs d’emploi formés aux T.I.C. en Région Wallonie
Pierre Lelong, l’un des cordinateurs du centre de compétences Technofutur 3 en Wallonie livre quelques réflexions non dénuées de sens : «parler d’intermédiation, c’est mettre en contact une personne avec une autre personne».
Le cœur de métier de Technofutur 3 est la formation en matière de T.I.C. et le centre accueille de nombreux demandeurs d’emploi chaque année. La démarche de formation pour ces publics doit s’appuyer sur un parcours «hautement individualisé» à partir de besoins réels et le rôle du formateur est prépondérant.
Une expérience marquante d’intégration sociale via les nouvelles technologies : à La Louvière, une structure de femmes d’origine africaine ont été formées en 6 mois à la maintenance en informatique. Elles sont devenues des techniciennes de proximité pour des particuliers et ont développé une activité économique solidaire autour des T.I.C.
Une exception en Europe francophone, la Région Wallonie poursuit massivement en 2005, la création d’Espaces Publics Numériques sur son territoire, en favorisant le développement de nouvelles formes de médiation en matière d’appropriation des T.I.C. avec les collectivités locales.
Un Cyberespace au cœur de Paris dans un centre d’accueil Emmaüs
En plein centre de Paris, l’Agora accueille plus de 500 personnes exclues par jour qui viennent nettoyer leurs affaires, récupérer leur courrier...
C’est dans ce lieu que l’Association Emmaüs a créé avec l’aide de Microsoft, fin 2003, le CyberEspace Agora, coordonné par Ricardo Parrilla avec l’aide de cinquante bénévoles dont Yves Bucas-Français (sociologue), tous deux exposant lors de cette plénière quelques éléments sur leur activité.
Plus de 40 personnes par jour viennent se former au traitement de texte, au tableur, avoir une maîtrise minimale de l’Internet, faire leurs CVs, effectuer des démarches administratives en ligne, communiquer avec leur famille grâce à l’utilisation du courrier électronique.
Le CyberAgora est un lieu d’expérimentation et d’apprentissage. Des mères de famille avec jeunes enfants, des demandeurs d’emploi, des étudiants étrangers et des apatrides le fréquentent. Pourquoi offrir ce service à des personnes exclues ? «Le fait d’être dans la précarité n’est pas synonyme d’absence de connaissances pour les gens que nous accueillons».
Un atelier photo a été monté l’an dernier au sein de CyberAgora avec apprentissage de la technique de la photo numérique, la maîtrise d’un logiciel d’acquisition et de retouche photo. Les textes et photos ont fait l’objet d’une publication sur le site Web de Télérama.
Dans la salle, Philippe Cazeneuve, auteur du récent guide «Comment toucher et intéresser les publics les plus éloignés de l’Internet ?» (édité par l’association CREATIF) ajoute qu’il faudrait davantage travailler au niveau national sur le profil du nouveau «médiateur de l’Internet», ce qui relève d’une vraie préoccupation sur l’appropriation des T.I.C.
Yves Bucas-Français insiste enfin sur le rôle de l’alphabétisation numérique, un vrai enjeu pour notre société contemporaine. Il se souvient de ces mots d’une jeune femme africaine qui lui a dit un jour, au CyberEspace Agora : «Je ne veux pas être une analphabète du 21e siècle». Sommes-nous à la hauteur de cette préoccupation ?
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