
Principaux points de l'intervention de Ricardo Parrilla (Cyberespace - Agora, Emmaüs, rue des Bourdonnais, Paris 1er)
le samedi 15 janvier 2005 - Contribution à la Plénière d'Autrans
Concernant la lutte contre l'exclusion :
Sous le thème
«La nécessité de l'intermédiation»
UTILISATION DE L'INTERNET ET DES TECHNOLOGIES MULTIMEDIAS :
DANS LE TRAITEMENT DE LA PRECARITE SOCIALE
ROLE DU CYBERESPACE DE L'AGORA D'EMMAUS AUPRES D'UNE POPULATION SDF
En novembre 2003, grâce à une subvention de Microsoft, l'Agora d'Emmaüs (un accueil de jour) ouvrait un espace cybernétique destiné au public de SDF. Depuis, cet espace, animé essentiellement par des bénévoles, forme et donne accès au libre service gratuit à cette catégorie de public qui peut, soit s'initier, soit se perfectionner ou tout simplement, utiliser l’équipement informatique et sa connexion Internet.
Le Cyberespace de l’Agora, inaugurait un outil privilégié pour favoriser l’insertion des personnes exclues, au travers d'apprentissages dont la vocation était d’entraîner vers l'autonomie et la responsabilité, de redynamiser vers un nouveau rapport de sens.
Stratégies des Centres d'accueil d'Emmaüs
En établissant un partenariat avec Microsoft, les centres d’accueil de jour de l’Association Emmaüs de Paris, ont contribué à un traitement plus efficace de l'exclusion.
En créant un pôle de service informatique gratuit ouvert au public défavorisé, Emmaüs a mis en place des nouvelles stratégies d'intervention sociale. La campagne publicitaire qui a entraîné l'ouverture de ce premier Cyberespace, la curiosité que cela a suscité auprès du public SDF ont été soldés par un franc succès. Des nouveaux consommateurs assidus de l’Internet sont nés et ce après un court enseignement, qui grâce au grand nombre de formateurs bénévoles, leur aura appris essentiellement :
- A développer une démarche autonome,
- A contribuer à la résolution de leurs problèmes quotidiens,
- A développer leurs motivations et leurs attentes dans la durée,
- A rester plus vigilants et à s’auto questionner,
- A chercher les informations et à communiquer : identifier, classer et ranger les données,
- A développer leurs propres systèmes cognitifs, leurs propres valeurs et leurs propres références, éducatives et culturelles.
Le sentiment d'utilité sociale et d'utilité à soi-même
Le sentiment d'être utile et de pouvoir disposer d'un outil dont ils peuvent s'exercer de façon autonome semble être l'expérience fondamentale du public SDF qui fréquente le Cyberespace de l’Agora.
Un sentiment d'inutilité, semble ponctuer chaque jour et chaque instant de la vie d’un SDF. Ce sentiment d'inutilité semble les livrer progressivement à un processus de dépendance et d'effacement de leur identité et de leur personnalité d'origine. Au contraire, le fait de pouvoir disposer d'un ordinateur et d'une connexion Internet, leur permet de se sentir pendant un certain temps, utiles et porteurs d'un désir, leur permet de se projeter dans le temps et dans l'espace, leur permet de disposer d'un véritable outil. Enfin, ils regardent le monde eux-mêmes et non pas au travers de la vision d’un travailleur social. Ils peuvent se dessaisir d'une vision stéréotypée du monde et n'appartenant qu'à autrui et non pas à eux-mêmes.
Cette opportunité offerte leur permet de réfléchir, de réorganiser leur vie intérieure, d'établir des relations d’intelligence, de trouver des solutions ne serait-ce que palliatives à leurs situations sociales souvent bloquées et durables.
En effet, l'appropriation progressive de l'ordinateur devient un véritable outil de test existentiel, une sorte d’outil de reconstruction mentale, permettant de développer des capacités : exactitude, patience, persévérance, attention, réceptivité. La personne fragilisée, peut ainsi soumettre sous une forme virtuelle, les épreuves de leur vie à l’exercice de la raison, peut se confronter aux difficultés du langage et de la représentation conceptuelle, peut s'intégrer psychologiquement dans les territoires d’un sens commun.
Dedans / dehors
Différentes rapports de sens sont mis en évidence, selon que les personnes se retrouvent « en dehors » ou «au dedans» du Cyberespace.
Paradoxalement, certains parmi ceux qui se retrouvent au «dedans» du Cyberespace se retrouvent en même temps en «dehors» : sans hébergement, sans travail, sans papiers…
En pouvant se connecter sur Internet ils supportent beaucoup mieux leur situation d’attente : ils s'occupent et se sentent utiles en s’entraînant sur l'ordinateur. Ils retrouvent du sens, reconstruisent leur vie intérieure, exercent leurs capacités, suivent des cours, recherchent des contacts...
Les chiffres
Dans une année d’existence, le self a tenu 288 sessions de self service pour un accueil de 3.023 utilisateurs.
* Il y a eu un total de 700 personnes qui ont été initiées à des titres divers :
Cela comprend 72 sessions de Formation Initiale pour 278 stagiaires,
- 26 sessions de Découverte de l’ordinateur pour 180 stagiaires,
- 30 sessions Initiation Internet pour 146 stagiaires,
- 24 sessions Initiation Word pour 114 stagiaires,
- 15 sessions d’Initiation Excel pour 117 personnes.
* Il y a eu un total de 176 personnes qui ont reçu des cours de perfectionnement à différents titres :
- 18 sessions de Perfectionnement Word pour 77 stagiaires,
- 7 sessions de Perfectionnement Excel pour 46 stagiaires,
- 8 sessions de PowerPoint (initiation et perfectionnement) pour 35 stagiaires,
- 18 sessions de Microsoft Photo Pro (initiation et perfectionnement) pour 18 stagiaires.
Nombre de personnes qui réussirent grâce à l'Internet :
* à trouver du travail (45),
* à préparer et/ou à présenter un Mémoire ou un bilan de stage (14),
* à améliorer en partie leur situation administrative (82).
Autres chiffres :
* Nombre d’utilisateurs du Cyberespace par jour (40),
* Nombre d’ouvertures de boîtes e-mail (866),
* Nous avons reçu au Cyberespace de l’Agora la visite de nombreux journalistes, représentants institutionnels et partenaires (33).
Séjour dans les Alpes
Nous avons passé - un formateur bénévole et moi-même - une semaine à la montagne, avec un groupe de six stagiaires. Cela a signifié une importante expérience de vie de groupe nous ayant permit de mieux renforcer les liens sociaux de personnes plus ou moins désocialisées. Dans le monde virtuel de l'apprentissage informatique, cela leur aura apporté une petite note de réalité conviviale.
Atelier photo
Pendant quatre mois, un atelier photo a fut animé par des professionnels. Cette expérience s'est concrétisée par une exposition en ligne, des travaux de quatre stagiaires du Cyberespace sur le site de Télérama.fr. En total, cette formation a concerné 18 personnes.
La photographie et les animations sonorisées étant d'une aide très appréciable, car elles apportent aux personnes plus ou moins désaffiliées une dimension conviviale, cela facilite l'accès à la documentation et aux échanges. Cela stimule leur curiosité et leur envie d'apprendre.
L'ordinateur se transforme en testeur de réalité, permettant de confronter le contenu des pages d’apparence similaire, permettant de mieux se situer dans une nouvelle communauté de l'information et une nouvelle communication sans frontières.
La place des bénévoles dans le cyberespace de l'Agora
Une cinquantaine de bénévoles a participé tout au long de l'année 2004 à animer les sessions de formation et de libre service du Cyberespace à l’Agora. Actuellement, une vingtaine assure toujours ces activités.
L'originalité de formation et service du Cyberespace de l'Agora, réside essentiellement dans le suivi très personnalisé de toute personne SDF intéressée par l'informatique. Chaque session de formation étant animé par deux ou trois formateurs bénévoles, les self-services étant animés par trois à cinq bénévoles, ce qui permet un suivi plus important de chaque stagiaire, soit pendant la journée ou en soirée (cours de rattrapage et de mise à niveau).
Les catégories associées au Cyberespace
Etre usager de l'Agora, compagnon d'Emmaüs, bénévole retraité ou salarié, ne représente aujourd'hui que des appartenances catégorielles très souvent interchangeables. Tant la crise s'avance sur divers scénarios d'insécurité sociale. Il y a des compagnons forcés de rester encore des usagers, des bénévoles à la recherche d'un emploi, des salariés à la recherche d'un service, des usagers souhaitant devenir des compagnons. La stabilité et les perspectives sociales aléatoires, devenant de plus en plus complexes, interdépendantes, instables.
Une partie des formateurs bénévoles du Cyberespace est à la retraite et dispose de temps et des moyens financiers nécessaires à leur survie ; l'autre partie est à la recherche d’un travail, d'une formation. Dans les deux cas, ces formateurs cherchent aussi à s'intégrer, à faire partie d'un groupe, à obtenir une certaine reconnaissance sociale. Ils enseignent et en enseignant ils établissent une meilleure adéquation entre leur savoir-faire et leur intégration, puisque aujourd'hui on ne peut plus parler d'intégration définitive. L’intégration n’est que provisoire, passagère. Personne ne sait plus ce dont demain sera fait.
L'informatique apporte aux personnes en situation précaire les outils nécessaires pour pouvoir affronter une société caractérisée par son incertitude ; prépare à mieux assimiler les règles de la nouvelle administration et la société des services liés à l'information.
Liens :
- Association Emmaüs,
- Présentation de l'Abri d'Emmaüs.
(Photo de Virginie Borlet: au 1er plan, Corinne Chevrot - ATD Quart-Monde - ; au second plan: Ricardo Parrilla - Emmaüs)